38.
Missive anonyme
Le vieux Carmichael, Doug et tous ses complices furent anéantis d’apprendre l’existence d’un traître sur l’île. Ils avaient déjà des doutes après l’épisode du lustre et de la corde coupée, mais ils s’étaient raccrochés à des hypothèses farfelues plutôt que d’envisager le pire. Encore plus troublante, l’imminence d’une attaque des Cyniks les fit paniquer et il fallut que l’oncle Carmichael tempère les ardeurs de chacun pour que Matt puisse terminer son exposé.
Il fut décrété que tout allait rester en l’état pendant plusieurs jours. Il était impossible de crier à la trahison tant qu’on ne savait pas de qui il s’agissait, il ne fallait pas qu’il puisse prévenir les Cyniks qu’il était démasqué. Et pour sa sécurité, Michael Carmichael resterait caché encore un moment. Tous acceptèrent que Ambre seulement soit mise au courant dès le lendemain et c’est Matt qui lui fit les révélations à son réveil. Il l’avait trouvée dans la salle commune de l’Hydre en train de prendre son petit déjeuner en compagnie de Gwen. Celle-ci avait fini par s’éloigner et Matt avait pu tout raconter à Ambre.
La jeune fille voulut le rencontrer de suite et Matt expliqua qu’il était plus prudent de lui rendre visite à la nuit tombée lorsque tout le monde serait couché.
Dans l’après-midi, un second Long Marcheur, chose rare, arriva sur l’île et Matt reconnut immédiatement Ben. Il en eut un pincement au cœur ; Ambre l’aimait beaucoup. Ben revenait tout juste du sud-ouest et il n’avait pas beaucoup de nouvelles, sinon la création à Éden d’un Quartier Général des Longs Marcheurs. Un petit site dans la forêt avait été attaqué par des Gloutons mais ils avaient été en mesure de repousser l’assaut. Matt songea alors aux Cyniks et se dit qu’il en serait autrement avec eux, une centaine, bien armés, et probablement sensibilisés aux stratégies militaires. Quel village panesque pouvait bien leur résister ?
En fin de journée, Ambre accourut et entraîna Matt dans un recoin du Kraken.
— J’ai eu une idée ! lança-t-elle en trépignant d’impatience. Ben est un garçon sûr, j’ai confiance en lui. Il a l’habitude des déplacements périlleux et sait être discret. On pourrait lui demander d’être notre éclaireur ! Il s’approchera de la fumée qu’il y a souvent dans la forêt et repérera le camp des Cyniks avant de nous faire un bilan de la situation.
— Oui, c’est pas une mauvaise idée. Mais c’est sacrément risqué.
— Ben est un Long Marcheur, il n’a pas peur du danger, il sert la communauté des Pans. Je commence à le cerner.
— Oui, j’ai cru remarquer que vous étiez très proches.
Ambre allait enchaîner lorsqu’elle s’arrêta, laissant mourir sa phrase dans sa gorge. Elle considéra Matt avec amusement :
— Serais-tu… jaloux ?
Matt fit une grimace de dégoût :
— Jaloux ? Pourquoi veux-tu que je le sois ?
Devinant qu’elle avait froissé son orgueil, elle s’empressa de corriger :
— Non, pardon, j’ai cru, c’est tout. En fait, Ben et moi nous connaissons car je l’ai harcelé de questions la dernière fois qu’il est venu ! Tu sais, je t’avais confié mon désir de devenir à mon tour un Long Marcheur quand j’aurai l’âge autorisé. C’est pour bientôt, dans quatre mois ! Et Ben m’a donné pas mal de conseils. Il a plus de dix-sept ans, lui, et ça fait plusieurs mois qu’il fait ça. Alors que penses-tu de mon idée ?
— Il faut voir s’il est d’accord…
— Il le sera, j’en suis sûre !
Le soir, en l’absence d’Ambre au Kraken, Matt répéta son plan à Doug qui le trouva excellent. Tobias les rejoignit à la table où ils dînaient ; il avait tiré à l’arc toute la matinée avant sa corvée de cuisine de l’après-midi, aussi était-il épuisé.
— J’ai l’impression que mes doigts vont se décrocher de mes mains, se plaignit-il.
Quand ils se levèrent pour retourner à leur chambre, Calvin et son sourire indécrochable accourut pour tendre une petite enveloppe à Matt.
— Tiens, c’était devant la porte.
Matt la prit et découvrit son nom écrit dessus à l’encre noire. Il la décacheta et lut :
Je t’observe en ce moment même. Si tu montres cette lettre à quelqu’un, tu ne reverras plus jamais Ambre. Elle est dans un endroit que moi seul connais. Si je ne vais pas la libérer avant demain matin, elle y mourra.
Maintenant, tu vas m’obéir : viens au cimetière de l’île à minuit. Viens seul. Si je vois que tu es accompagné, Ambre est morte.
Je sais que tu l’aimes bien, ça se voit, vous êtes toujours fourrés ensemble, tout le monde le sait. Alors ne me prends pas à la rigolade. Sinon je la tue.
Tu es prévenu.
Matt devint tout pâle et déglutit bruyamment.
— Ça va ? lui demanda Tobias.
— Oui… Oui, oui, c’est un mot d’Ambre, elle avance dans ses recherches, c’est tout.
Il regarda autour de lui : ils étaient au pied du grand escalier, une douzaine de Pans de différents manoirs discutaient, assis à leur table. À l’écart, Ben et Franklin, les deux Longs Marcheurs, discutaient avec enthousiasme. L’auteur de cette lettre était-il parmi eux ou dissimulé ailleurs, sur la mezzanine ? Derrière une colonne ? Matt ne pouvait prendre ces menaces à la légère, il préféra plier la missive et la ranger dans sa poche pour que Tobias ne la lui prenne pas des mains.
— Tu n’as pas l’air dans ton assiette, insista Tobias. Tu veux t’allonger ?
Au prétexte de se sentir mal, Matt alla s’enfermer dans les toilettes. Il s’assit sur la cuvette fermée et relut la lettre, le cœur battant la chamade. Quelque chose dans l’écriture, surtout dans le dernier paragraphe, lui laissait penser qu’il s’agissait d’un Pan assez jeune. « Je sais que tu l’aimes bien, ça se voit, vous êtes toujours fourrés ensemble, tout le monde le sait. Alors ne me prends pas à la rigolade. »
C’était une remarque et une formulation puériles.
— Dans quoi est-ce qu’on s’est fourrés, Ambre ? murmura-t-il.
Matt se remémora les abords du cimetière. Cet endroit glauque et angoissant. Y aller seul à minuit relevait de la folie. Pourtant il en allait de la vie de son amie. Et si tout cela n’était qu’une plaisanterie ? Personne n’en ferait d’aussi morbide ! Non, c’est vrai… Ambre n’a pas dîné avec nous ce soir, je suis certain qu’il lui est arrivé quelque chose !
— Si je t’attrape, dit-il en fixant l’écriture grossière, je te ferai passer l’envie de t’en prendre aux gens que j’aime.
Il n’avait pas le choix.
Il fallait se résoudre à l’évidence : il était piégé. Tout comme Ambre. Et leurs vies dépendaient du bon vouloir d’un jeune Pan dangereux.
Matt devait lui obéir.
À minuit dans le cimetière. Tout seul.